Anatomie d’un meurtre en préparation

Je ne suis pas d’un naturel violent, à dire vrai. Je suis même plutôt quelqu’un d’assez flegmatique, que rien ne semble devoir perturber. Et pourtant, récemment, je me suis retenu d’occire une donzelle alors que le train me menait droit vers une oasis provinciale, où j’allais couler des jours heureux et détendus. Comment peut-on devenir un psychopate sanguinaire en l’espace d’un instant ?J’étais relativement joyeux de partir. Le miracle avait voulu qu’un passionnant livre tombe entre mes mains quelques instants avant que je ne pénètre dans le train. Confortablement assis sur mon fauteuil de première classe, j’allais regarder d’un œil distrait défiler le paysage et un monde farfelu naître entre des pages bien écrites. Tout s’annonçait pour le mieux. Je lâchai un profond soupir de bien-être. J’avais payé ma précieuse place cher, mais ça valait le coup.

Quelques kilomètres après la sortie de Paris, un téléphone sonne, livrant son strident cri à mon ouïe allergique. Je levai le nez, légèrement hébété, l’exaspération me gagnant, imité par deux douzaines de voyageurs. Ne se démontant pas, la jeune fille se saisit de son téléphone à franfreluches, décroche, et commence alors ce fabuleux dialogue que j’ai coutume d’appeler « le bruyant soliloque de la vérité ».

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais les olibrius qui nous assomment avec leur portable s’arrangent toujours pour lâcher des platitudes qui n’intéressent jamais les gens qui se trouvent dans leur immédiat environnement.

« Je suis dans le train, là. » Le troupeau de mes co-voyageurs opinent du chef (« Diantre, la gamine n’a pas tout à fait tort »). L’information ne devant pas se suffire à elle-même, elle prit soin de la préciser : « Je suis dans le train, là. Ca risque de couper ». Raccroche, alors, tu ne vois pas que tu fais chier tout le monde ?

C’est alors que le drame survient. Vous l’avez tous vécu et vous n’avez rien fait : aujourd’hui, j’espère que vous regretterez de n’avoir pas agi, votre incivisme latent et chronique vous sautera aux yeux. Une longue litanie de « Allô ? » s’en vient perturber la quiétude de notre wagon, dispensée dans des tons aussi divers et variés, avec un jeu qui aurait fait pâlir plus d’un élèvre du cours Florent. « Allô ? Allô !!! ALLÔ ?? » Le crescendo, aussi exaspérant qu’inutile achève de me mettre sur les nerfs et je suis sur le point de me lever et de l’égorger lorsqu’une vague de protestation se fait entendre parmi les aspirants à la quiétude. Mais notre greluche ne se démonte pas, elle rappelle. Vient alors un exposé fort intéressant sur son parcours dans la demi-journée qui a précédé, sur ses vacances à Bressuire, ses règles qui ne se passent pour le mieux du monde, son Guillaume, qui se fait absent ces temps-ci (tu m’étonnes, il se cache, il a honte). Patiemment, j’aiguise un stylo sur la grille d’aération afin d’en faire une arme de poing mortelle.

Heureusement pour elle, Julie, son interlocutrice, interrompt prématurément la conversation. Notre héroïne a survécu, mais pour combien de temps ? Je ne suis pas persuadé que je parviendrai à me contrôler la prochaine fois… Et après on s’étonne que des gens bien en viennent à commettre des actes insensés.