La télé rend bête, regardez-la !

Il paraît que la télé rend bête ; c'est un collègue fort sympathique et fort érudit qui me l'a dit. Je l'ai regardé droit dans les yeux, pour voir s'il ne plaisantait pas un peu. Et j'ai réalisé qu'il était sérieux. Je lui ai alors demandé de développer le fond de sa profonde pensée, distillée après quelques bières fraîches consommées dans l'atmosphère chaude et enfumée d'un troquet lyonnais : il s'est alors lancé dans une terrible diatribe de l'espace télévisuel français.

« – Tiens, prends par exemple la télé réalité », me fit-il, en réprimant avec grand peine un haut-le-cœur. « Tu as déjà regardé Nice People ? »

« – Non », admis-je, penaud.

« – Le principe même de ce genre d'émissions est d'abaisser le niveau culturel afin de s'approcher du téléspectateur moyen. Résultat, on y voit des grognasses geignant contre les misères de leur piètre existence et espérant obtenir une vie meilleure à l'issue de leur prestation devant les caméras. Le téléspectateur est ravi : il contemple ses rêves par le truchement de son poste de télévision, se rince l'œil par la même occasion, mais le tout est d'une consistence débilisante et infantilisante.

– Tu es dur, là, non ?

– Non. En fait, plus c'est con, plus ça plaît. Et plus c'est voyeuriste, racoleur, plus il y a du sein, et plus ça plaît. Prends le Bigdil.

– Le quoi ?

– Le Bigdil, l'émission animée par Vincent Lagaf'. Le péquenot de la France profonde s'y retrouve et adhère. Aucune réflexion, une espèce de monstre Disney gesticule sur un écran en lançant des insanités à tout va et la France se réjouit à 19 h. Pareil pour Attention à la marche.

Attention à la marche ? C'est une émission pour étourdis ?

– Meuh non, qu'est-ce que tu racontes ? C'est un jeu où il faut répondre à des questions. Mais que fais-tu de tes week-ends ?

– Ça dépend : du roller, je vais au ciné, je me balade, je vais au musée, je voyage, je…

– Résultat, tu ne connais pas Attention à la marche.

– Non. Et d'après ce que j'ai compris, c'est pas plus mal. De toute façon, je n'ai pas la télé.

– Tu n'as pas la télé ? Mais que fais-tu de tes soirées ?

– Je vais au café avec mes copains, je lis, j'écris, je…

– Mon pauvre vieux… »

Mon collègue a alors fini sa bière d'un trait, s'est levé, a jeté négligemment un billet sur la table et est parti. Je l'ai regardé s'éloigner, en tirant sur ma clope puis j'ai préféré jeter un œil autour de moi. Les gens riaient, lisaient, passaient. Et la télé les rendait bêtes. Dire que je n'ai même pas la chance d'avoir la télé pour m'en rendre compte, comme mon collègue, qui lui est un penseur né. Honte sur moi.