Petite frayeur à bas prix

Belfast m’attendait au terme d’un long périple qui compterait comme étapes de choix la Porte Maillot à Paris, Beauvais, Dublin et enfin Belfast. Quand on aime, on ne compte pas ; cependant, l’amour du voyage a une contrainte forte, l’épaisseur du porte-feuilles. Comme je ne peux encore pas me résoudre (mon banquier opine du chef pour montrer son assentiment) à lâcher une fortune à British Airways (et encore moins me résoudre à me taper le trajet maudit RER A-aéroport CDG-Londres-Belfast), il me faut voyager avec une compagnie dite low-cost, Ryanair.Tout d’abord, le car, partant de la porte Maillot deux heures et demie avant le vol. Une heure et quart de trajet assez éprouvant : comme d’habitude, il me faut mettre en oeuvre toutes mes ressources spirituelles, invoquer les grands esprits du routard, afin de ne pas hurler au moindre cahotement projetant inopportunémant le siège devant moi dans mes genoux à l’étroit. Mon voisin a décidé depuis le départ de s’emparer des accoudoirs, profitant de l’occasion pour se lancer dans un duel entre big-willy guys (et son embonpoint à faire pâlir Maïté m’impose décidément le respect) ; je souffre donc en silence, sans protester, recroquevillé, en finissant mon Irving.

Une heure et quart, donc, et me voilà à l’aéroport de Beauvais. Beauvais a ce charme provincial des petits aéroports sans prétention-quoique-ce-serait-bien-d’en-avoir. Je sors du car, légèrement courbaturé, les yeux rougis d’une lecture fastidieuse à la lueur blafarde d’une loupiote balbutiante (Irving y est aussi pour quelque chose, mais ça, c’est une autre histoire…). Commence la ruée. Un troupeau d’irlandais se précipite et prend d’assaut les deux comptoirs d’enregistrement ; mon flegme me perdra, me voilà à la queue d’une longue file de voyageurs impatients. Ah ! Qu’ils sont conditionnés, tout de même ! Ils savent que le placement se fait de manière aléatoire dans l’avion, que l’embarquement n’a lieu que dans une heure, mais il faut qu’ils courent tout de même pour le check-in. Pourquoi ? Pour n’avoir rien à faire dans ce minuscule aéroport avant tout le monde ? Pour profiter des offres « spectaculaires » du pathétique magasin alcool-clopes-alcool de la zone d’embarquement ? Pour avoir le plaisir d’une fouille de sac en avant-première ? Je hoche la tête, en signe d’incompréhension.

Mon tour vient enfin : je présente le bout de papier chiffonné sur lequel j’avais pris les quelques informations importantes relatives à mon vol à entre autres, le sésame pour ce vol FR28 pour Dublin, le code-dossier. L’hôtesse scrute le torchon, lève un sourcil puis lève la tête. « Pouvez-vous me lire le code, s’il vous plaît ? », sous-entendu, « vous écrivez comme un porc, cher monsieur, veuillez me transcrire dans un français courant les quelques signes sanskrits que vous avez daigné coucher sur cet abominable feuille de papier. » Je m’exécute, en notant mentalement d’utiliser une imprimante la prochaine fois, et présente mon passeport. L’hôtesse ne peut réprimer un sourire ; oui, j’ai l’air d’un con sur la photo, et alors ? Est-ce une raison pour me le signifier aussi ouvertement ?

Passées les quelques formalités de contrôle de sécurité après une longue discussion visant à démontrer que ma bombe de déodorant n’était pas un dispositif explosif destiné à prendre le contrôle de l’avion et que mon coupe-ongles n’était pas une arme d’un genre nouveau pour menacer les hôtesses de l’air afin qu’elle me serve un supplément de café gratuit, je m’installe dans la salle d’embarquement, autrement appelée salle d’attente. Et j’attends. Irving me tient d’ailleurs compagnie en ce moment rare et précieux de solitude. Ah oui, hein, Beauvais, c’est pas bien grand, et la salle d’attente n’est autre qu’une espèce de tente prenant les courants d’air de toutes parts.

Un avion atterit dehors, une voix explique que le vol Dublin-Paris BVA vient d’atterrir ; nous allons pouvoir embarquer. À Ryanair, tout est simple : on débarque les passagers, un coup de torchon, et hop ! on embarque une nouvelle fournée. Je ne peux me plaindre : 56 euros l’aller-retour, ça vaut bien quelques concessions et un rhume, à cause des courants d’air. Mais comment une compagnie aérienne peut-elle vendre des billets à ses passagers pour 56 euros? La question me turlupine. À croire que les seuls pilotes que la compagnie irlandaise puisse s’offrir sont des stagiaires…

Le vol se passe sans encombres, mon café me coûte la modique somme de 1,75 £ à ce qui me permet d’écouler les quelques sterling qui me restent. En prime, le sourire charmant d’une hôtesse ; rien que pour ça, je vais reprendre un rab de café, tiens.

C’est l’atterrissage qui tout de suite se complique. Le pilote-stagiaire semble avoir mal révisé l’approche d’un aéroport de nuit. L’avion descend (jusque là, normal), survole Portmarnock et se dirige tout droit vers Dublin Airport. Enfin, on distingue les lumières de l’aéroport à travers les hublots ; cette descente, je l’ai fait une bonne paire de fois, et je m’étonne : « On va quand même un petit peu vite, là, non ? ». La réponse ne tarde pas à arriver : l’avion touche le sol, et rebondit, sous les cris des gamines qui en cracheraient leur Diet Coke, pour un peu. Un second rebond et on finit finalement par doucement s’arrêter au terme d’une longue course avec forces cris des aérofreins ou du maître de stage de notre pilote, je ne sais pas trop. Un frisson parcourt l’assemblée des low-cost voyageurs ; quelques-uns applaudissent l’atterrissage de notre stagiaire. L’avion, majestueusement, fait demi-tour, pour débarquer ses passagers (quand même, on est venu pour ça) et j’aperçois à quelques mètres les lumières rouges indiquant la fin de la piste.

J’en frissonne de concert avec mes voisins. Un crash à bas-prix est-il moins spectaculaire qu’un crash d’Aer Lingus ? Me demande. Et c’est marrant, hein, je ne suis pas persuadé que je veuille le savoir…